ven 20 octobre 2017
Tradition - Moissons et battage

Il y a 70 ans déjà, le village de Sorgeat qui m'a vu naître et grandir était mon bout du monde puisque à l'âge de 9 ans je n'avais jamais dépassé Ax les Thermes. Mes regards d'enfant n'avaient eu d'autre horizon que les montagnes d'Ignaux, de Savignac, d'Ax, d'Orgeix et Orlu, d'Ascou et évidemment de Sorgeat.
Les rudes paysans Sorgeateois, le visage halé par le soleil, solides comme des rocs, fiers de leur village et de leur travail faisaient vivre la collectivité au rythme des saisons.
Ma famille se composait de mon grand père Alphonse, bon papa, ancien garde forestier qui n'avait pas pu résister à l'appel de la terre Sorgeatoise et avait abandonné la fonction publique pour revenir au milieu des siens. Ma grand-mère Marinette, Bonne maman, fille elle aussi d'un garde forestier, ne participait pas aux travaux des champs car elle avait très mal vécu le retour à la terre de son mari mais était la parfaite femme d'intérieur s'occupant parfaitement de ses petits enfants, ma sœur Gisèle et moi. La volaille, les cochons, le jardin, le ménage et la cuisine, qu'elle faisait fort bien d'ailleurs, occupaient largement le reste de sa journée.
La fille de la maison, ma mère Marie Louise (sa sœur Marie dite Marinotte étant partie « à la ville »), participait à tous les travaux des champs avec enthousiasme efficacité et toujours bonne humeur. Mon père, Emile, aîné d'une famille de 5 enfants avait du quitter l'école à l'âge de 9 ans, son père étant revenu gravement handicapé de la guerre. Je n'ai jamais compris qu'avec si peu d'études il avait pu être un bon maire du village pendant 12 ans. Il ne faisait pas une faute d'orthographe ni de grammaire, était très fort en calcul mental et s'adaptait très vite à toutes les situations. Chapeau !
Un jour du mois d'août à midi mon père revenant des champs annonçait la grande nouvelle : « le blé et le seigle sont mûrs il va falloir moissonner avant l'arrivée des orages », fréquents en cette période. (lé gra ès madur ba calé séga abans que plabé). Au cours du repas mon père décrivait avec force détails l'état du seigle et du blé, les épis tenaient bien pour l'instant mais il ne fallait plus attendre de peur de voir une partie de la récolte tomber dans le champ en le moissonnant. Le reste de la famille écoutait gravement et approuvait.
La courte sieste terminée, mon père et mon grand père prenaient chacun leur petite enclume (la farga), le marteau adéquat et trois faucilles. Ils partaient au fond du pré de « courtéillasse », à l'ombre des pommiers et après avoir planté « la farga » dans le sol , s'étant assis sur un sac en jute, ils commençaient leur concert digne des meilleurs percussionnistes. D'un rythme parfait, ils tapaient sur la lame de la faucille : pan, pan, pan !!! Cette opération d'aiguisage de la faucille « pica la faous » était indispensable avant d'attaquer le grand chantier de la moisson.
Le lendemain, dès l'aube, mon grand père et mon père, munis de leur faucille, chacun s'était équipé de « la coudière », corne de vache de 25 cm environ évidée sur laquelle était fixé un bout de fer qui permettait de la suspendre à la ceinture du pantalon. Dans cette corne se trouvait la pierre à aiguiser trempée dans un peu d'eau et coincée par une poignée d'herbe. Ils n'avaient pas oublié non plus la gourde de vin, en peau de chèvre « la bouta » qu'ils mettraient au frais dès leur arrivée au champ sous l'herbe encore imprégnée de la rosée de la nuit.
Et le très dur labeur de la moisson commençait. Complètement courbés en deux, ils prenaient, dans la main droite, une poignée de tiges de blé ou de seigle et de l'autre main, coupaient la paille avec la faucille. Les céréales étaient soigneusement rangées les unes sur les autres. Lorsque le tas paraissait suffisant ils faisaient un lien avec une autre poignée de paille et attachaient la gerbe « la garba »ainsi confectionné et ceci délicatement car il ne fallait pas faire tomber le grain par des mouvements intempestifs.
On utilisait la faucille et non la faux car elle permettait de couper délicatement la paille au ras du sol donc avec moins de perte. De plus lorsque le blé ou le seigle étaient couchés par le vent, ce qui arrivait souvent, ou le mauvais temps il devenait difficile de les couper à la faux. Une autre raison et non la moindre : à la différence des prés, les champs comportaient de nombreux petits cailloux qu'il était difficile d'éviter avec la faux sinon en coupant la paille beaucoup plus haut.
C'était un travail très pénible car il fallait rester des heures courbé en deux souvent en plein soleil. Quelques visites à la gourde permettaient de soulager un peu le dos tout en se rinçant le fond du gosier par le jet de vin fin et frais. Mon grand père en profitait pour rouler une cigarette, mon père ne fumait pas.
Vers 9 heures ma mère et moi les rejoignions en portant la troisième faucille et un panier en noisetier, panier confectionné pendant l'hiver par mon grand père ou mon père. « Ce n'est pas trop tôt disaient en cœur les deux hommes, on commençait à avoir faim ». Le panier contenait le déjeuner composé de pain pétri dans la semaine par ma grand-mère et le plus souvent de jambon « cambajou », saucisson « salcissot », d'une tranche de lard cuite dans la soupe et une omelette aux oignons et au persil. J'en profitais pour manger avec eux bien que ne participant pas aux travaux.
Dès son arrivée ma mère prenait sa faucille et continuait à couper la paille confectionnant à son tour des gerbes.
Le déjeuner terminé, arrosé d'un « cop à la bouta », les faucilles étaient affûtées à l'aide de la pierre qui se trouvait dans la « coudière » et le travail reprenait à trois et non plus à deux. Le prochain arrêt était déclenché par l'angélus de midi sonné à l'église du village par Rosa ou Jean. Plus que l'appel à la prière, il indiquait l'heure de « la soupe », comme disaient les vieux.
Après avoir mis les faucilles sous une gerbe plus pour les protéger du soleil que des voleurs éventuels très rares à cette époque, nous repartions vers la maison où nous attendait un repas copieux préparé par ma grand-mère.
Dès la brève mais indispensable sieste terminée, les deux hommes repartaient au champ et le travail harassant continuait. En fin de journée le sol était jonché de gerbes. Il fallait maintenant les ranger. Elles étaient mises debout, le grain vers le haut par paquets de 8 à 10 gerbes les têtes appuyées les unes aux autres. Une autre gerbe était placée au-dessus à cheval sur l'ensemble comme un chapeau. Parfois on en mettait plusieurs à plat dessus on faisait « des mièjes ou des capulles suivant le cas ». Ainsi le blé ou le seigle, protégé de la pluie, continuaient à mûrir et la paille à sécher à l'abri d'éventuelles pluies. Ce complément de maturation était indispensable disait mon père.





Un champ terminé, on passait à un autre. Il s'agissait presque toujours de petites parcelles qui ont longtemps empêché la mécanisation des moissons dans les montagnes ariégeoises.
Au bout de 15 jours à 3 semaines on décidait de passer au dépicage. Pour ceux qui avaient la place nécessaire, les gerbes étaient rentrées dans une grange avec la charrette et le cheval « garbeja ». Pour notre part on portait le tout dans une petite métairie située à 1 km du village : « l'espinassère ».
Il fallait alors préparer l'aire de battage pour que le grain ne se mélange pas à la terre. Les cours n'étaient ni goudronnées ni cimentées. On allait « bouser » la cour. Pendant la présence des vaches au village, l'hiver et le printemps on ramassait soigneusement leurs bouses et on les stockait dans des gros bidons ou de vieilles lessiveuses. Ces bouses étaient maintenant délayées dans de l'eau et à l'aide de balais en genêt spécialement préparés pour la circonstance, car ils devaient être verts et souples, la bouse de vache ajoutée d'eau était répandue sur le sol de l'aire de battage en une couche régulière de 1 à 2 centimètres. Pendant deux jours au moins on laissait sécher. S'il pleuvait il fallait parfois recommencer ou pour le moins laisser sécher à nouveau.
Les gerbes rentrées et la cour préparée, on allait passer au battage. Pour ma part je n'ai pratiquement pas connu le battage au fléau « fragel » pour le blé et le seigle et encore moins l'utilisation des vaches ou du cheval dans des manèges. On dépiquait à l'aide d'une batteuse entraînée par un moteur à essence.
Ce moteur très simple et rustique, souvent acheté d'occasion, ne nécessitait pas beaucoup d'entretien si ce n'était de vérifier le niveau d'huile dont il était grand consommateur et de nettoyer la bougie vite encrassée ainsi que les filtres à air et essence à cause du nuage de poussière que dégageait le dépicage. Le refroidissement était assuré par un énorme bidon d'eau situé à l'arrière qui arrivait à bouillir tant le moteur chauffait. Il fallait dès lors le laisser refroidir. Le moteur était fixé au sol sur des boulons scellés au ciment. En cas de panne on appelait le forgeron Clanet ou plus rarement un garagiste.
La batteuse consistait en un cylindre métallique hérissé de dents qui tournait dans un châssis en bois au milieu d'autres piquants métalliques situés en face du cylindre sur le haut du châssis. A l'arrière elle était munie d'une table, en bois elle aussi, destinée à recevoir les gerbes. A l'avant une pente inclinée amenait le grain et la paille après broyage entre le cylindre et les dents du haut. La batteuse était reliée au moteur par une courroie de 20 centimètres de large « la courèja » qui faisait tourner le cylindre. La tension de la courroie était calibrée par une barre de bois qui restait en place pendant tout le temps du battage. Pour démarrer le moteur on tirait sur cette courroie ce qui était plus facile que de l'entraîner à la manivelle. Il n'y avait évidement pas de batterie !
Bien que partiellement mécanisé le battage nécessitait beaucoup de main d'œuvre. On travaillait donc en équipes formées de la famille, des voisins et des amis proches. On retrouvait d'ailleurs ces mêmes équipes ou presque lorsqu'il s'agissait de tuer et charcuter les cochons et même de mener les vaches à la foire à Ax les Thermes.
Chacun avait sa place. Roger et mon père souvent aidés de Jeannou enfournaient à tour de rôle les gerbes posées sur la table par les enfants dont je faisais partie avec Marguerite Jeanne et Roger. Vincent, mon grand père, une des femmes et Pierrou poussaient la paille sortie de la batteuse à l'aide de fourches en bois vers le fond de l'aire de battage. Tout le long du cheminement il fallait, à l'aide de la fourche, secouer la paille afin de faire tomber les grains qui avaient pu rester dedans. Le tapis de grain s'accumulait à la sortie de la batteuse. En bout de chaîne ils confectionnaient des gros fagots de paille attachés par des cordes et les mettaient de côté.





Sur un coin de l'aire de battage on trouvait le tarare « la bentusa ». C'était le domaine des femmes : Odette, Léontine, Jeanne Marie, Marie et ma mère s'en chargeaient. Il fallait débarrasser le grain des restes de paille hachée par la batteuse et des impuretés. Le grain ramassé était versé dans le haut de cet engin. En actionnant régulièrement mais pas trop vite une manivelle on faisait à la fois bouger des grilles métalliques et tourner un gros ventilateur dont le souffle puissant envoyait les résidus « les bentes » au loin par l'arrière. Le grain propre descendait à l'avant. Ce grain était mis dans les sacs en jute qui, pleins, pesaient environ 80 kilos.





Entrecoupée du déjeuner de 9 heures, au cours duquel on entamait souvent les jambons préparés l'hiver dernier, et du repas de midi vite expédié chacun allant manger chez lui, du goûter vers 16 heures, Jeannou toujours pressé battait le rappel, la journée se poursuivait.

Seul le dernier jour se terminait souvent par un repas en commun confectionné par la grand-mère.
Le soir venu les sacs de grain étaient mis sur la charrette et amenés à la maison. Là intervenaient les hommes forts car les sacs étaient très lourds. Mon père et Roger étaient à nouveau mis à contribution. Les sacs étaient montés au grenier de la maison, deux étages d'escalier avec plus de 80 kg sur le dos. Il fallait faire attention de les poser au dessus des poutres afin de ne pas risquer de passer au travers du plancher. Le grain qui était destiné à être moulu était vidé par une très grande caisse en bois « l'arca » qui comportait plusieurs compartiments. La paille, elle aussi chargée sur la charrette était amenée dans les granges. Celle de seigle servait à la litière des vaches et des cochons, celle de blé était souvent consommé par ces mêmes vaches mélangé au foin. Si on manquait de place dans les granges on faisait un « pailhè » en arrangeant la paille autour d'un grand mât. On la retirait au cours de l'hiver selon les besoins.
Le battage terminé on amenait et moteur et la batteuse chez un autre membre de l'équipe et tout recommençait.
Il restait encore à moissonner, ramasser et dépiquer les autres céréales cultivées en plus petites quantités : le petit millet « milh menut » et le sarrasin « gabach » surtout. Il s'agissait de petits champs et de petites quantités. On ne faisait pas de gerbes liées mais on portait les céréales directement sur l'aire de battage à l'aide de la charrette et du cheval.
La récolte était étalée sur de grands draps en lin « bourrasses » car le revêtement en bouse de vache de l'aire de battage avait souffert suite au battage du blé et du seigle. Mon père, ma mère et mon grand père se mettaient autour de la « bourrasse » et le balai des fléaux commençait.
Le fléau était composé de deux morceaux de bois de 2 à 3 centimètres de diamètre pour le bas et de 2 centimètres pour le second, articulés par des lanières en cuir, souvent découpées dans de vieilles chaussures, ou, pour les plus perfectionnés, par des anneaux métalliques entrelacés. On prenait en main le côté le plus long et on tapait avec l'autre morceau de bois.





Il fallait garder la distance et la cadence et frapper chacun son tour au risque d'attraper le fléau ou la tête de l'autre ! Pour ces raisons on interdisait pratiquement aux enfants de participer au battage au fléau.
De temps en temps mon père vérifiait l'avancée du battage et secouait, avec une fourche la paille entassée sur la « bourrasse ». Quant tout le grain était tombé, on enlevait la paille qui allait elle aussi servir à litière pendant l'hiver, et le grain recueilli subissait le même sort que le blé et le seigle : il passait dans le tarare.
Ces céréales avaient une destination bien précise. Le petit millet était donné aux volailles et particulièrement aux poussins qui allaient naître pendant l'hiver. Il régalait aussi les jeunes agneaux.
La farine de sarrasin appelé aussi blé noir servait à préparer pendant toute l'année le « milhas » (on disait aussi les farines) et souvent à faire des crêpes que l'on trempait dans la sauce d'un succulent civet de lapin, de lièvre ou de sanglier mijoté dans la cheminée. Il est très difficile de trouver cette farine de nos jours, celle qui est vendue n'a ni le même goût ni le même aspect.
Le battage était maintenant terminé. Dans la fin d'automne, avant la neige, on portait le grain, blé, seigle et blé noir chez le meunier Irénée d'Ascou pour moudre une grande partie de la récolte et obtenir la farine pour l'année à venir. Ma grand-mère puis ma mère allaient pouvoir pétrir et nous faire un excellent pain et les croustades dont j'ai toujours gardé l'odeur et le goût.
N'étant ni écrivain ni poète je me suis efforcé de vous faire vivre ces moments dans leur stricte vérité. Je revis chaque moment de la moisson et du battage à Sorgeat et chaque situation comme si cela s'était déroulé hier. Les paysages et les gestes sont ancrés en moi depuis ces longues années. Je revois avec joie et tristesse tous ces visages, j'entends ces voix, je revois ces gestes qui font partie de ma culture, c'est l'histoire de mon village, c'est l'histoire de gens extraordinaires que j'ai toujours aimés et admirés, c'est l'histoire de ma famille, c'est l'histoire de mon enfance tellement heureuse au milieu des paysans de Sorgeat.


Clément Rameil




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