ven 20 octobre 2017
Contes et histoires - La légende de l'étang du Diable
Une mer au sommet de la montagne
Le Pic de Saint-Barthélémy, est assez facile à atteindre si on emprunte les trois itinéraires suivants : par Urs et Axiat, dans la vallée de l'Ariège ; par Montferrier et Lapeyregade haute vallée du Touyre ; par Montségur et les carrières de talc de la Porteille. En suivant ce dernier itinéraire on aborde les flancs septentrionaux du pic et, avant d'atteindre le sommet, on longe l'arête terminale : celle-ci est en pente douce vers le couchant, tandis que vers l'orient elle tombe à pic au-dessus de trois lacs aux eaux sombres qui somnolent au fond de ce gouffre profond de plusieurs centaines de mètres. On a, d'amont en aval : le lac Noir, l'étang des Traites et l'étang Mâle ou étang du Diable.

Les superstitions ont amoncelé sur le dernier des légendes que les habitants de la région ont longtemps redoutées tout en ayant l'air de ne pas y croire.
L'une de ces légendes rapporte que cette nappe d'eau était autrefois plus importante qu'elle n'est aujourd'hui et qu'elle formait une petite mer sujette à de violentes tempêtes. Il est manifestement évident que le niveau du lac était autrefois plus élevé et qu'un barrage naturel, rompu par quelque cataclysme, endiguait une plus grande quantité d'eau : on remarque encore assez bien les traces de cette rupture qui ne serait pas très ancienne et qu'on pourrait, avec quelque logique, situer au Ve siècle de notre ère, époque à laquelle d'épouvantables tremblements de terre se produisirent dans les Pyrénées et que signale Grégoire de Tours.
Olhagaray, historiographe d'Henri IV, rapporte cette légende dans ses écrits : La montagne de Tabor ou Tabe (nom donné autrefois au massif), a en son sommet une plaine, un lac, au lac, des truites en quantité, l'eau très claire est extrêmement froide, dans laquelle si on est si hardy de jeter chose quelconque, on oit et voit aussitôt les tonnerres et les foudres en l'air, suivis de gresles, pluies et tempestes, qui semblent vouloir abymer dans les profondes cavernes ce grand colosse de mont, de sorte que ceux qui sont spectateurs n'en rapportent sur eux que des effets tristes et malencontreux...

Autrefois, les pâtres des environs croyaient, d'après les vieilles traditions qui s'étaient transmises de génération en génération, qu'il y avait sur les parois des rives du lac de forts anneaux et des chaînes en fer ayant servi à attacher des vaisseaux, et que les eaux, à la moindre pierre qu'on y jetait, se soulevaient au milieu des flammes avec un bruit de tonnerre. Et naguère encore, les bergers qui conduisent leurs troupeaux transhumants dans les parages du lac, évitaient de s'approcher de la nappe liquide ; mais ils s'abstenaient surtout de projeter la moindre pierre dans les eaux, ce qui aurait provoqué, toujours d'après la croyance, un orage épouvantable sur la région.


Un esquif sans rocher
Une autre légende que nous tenons de notre grand mère, rapporte ce qui suit :

Une année, le 24 août, jour de la Saint-Barthélémy, un vieux pâtre de Montségur conduisit un jeune étranger qui désirait voir l'étang du Diable. Il était minuit lorsqu'ils y arrivèrent. Une lune superbe éclairait la montagne, le ciel était tout étoilé. Aucun nuage ni le moindre souffle de vent. L'eau de l'étang miroitait à la lumière des étoiles qui se miraient en dansant. On voyait les truites qui nageaient en cherchant à saisir ces pierres qui semblaient tomber du ciel.
- Quel dommage, dit l'étranger, de ne pas avoir une barque : On pourrait pêcher les truites à la main !
Malheur ! Qu'avait-il dit là ! Sans bruit, un esquif arriva à côté d'eux. II n'y avait personne à bord, ni mât, ni la moindre voile. Le jeune homme, sans réfléchir, y saute dedans et invite le pâtre à en faire autant ; mais celui-ci avait à peine esquissé le signe de la croix que la barque s'était déjà sauvée au milieu de l'étang.

Alors le ciel, jusqu'ici bien clair, se couvrit vivement de nuages épais et noirs, le vent se mit à bramer et les éclairs jaillirent tellement fréquents que le pâtre pouvait voir ce qui se passait sur l'eau : un rond rougeâtre, qui paraissait terrible, tournait autour de la barque. Le rond s'approchait peu à peu du malheureux qui, debout, blanc comme un suaire, les cheveux hérissés, luttait contre de nombreuses petites bêtes laides qui voltigeaient, horribles et malingres, aux membres couleur de soufre, aux yeux rouges comme le feu, les unes montées sur des coquilles de noix, les autres à cheval sur des rats bleus ; tout celà mélangé, voltigeait vivement en brayant comme une danse de sorcières. Ensuite ce fut une musique d'enfer, de rires et de cris terribles qui se confondirent avec le vent et les coups de tonnerre. A la fin, le pauvret poussa un grand cri, le pâtre entendit le bruit d'un corps qui tombe à l'eau et tout fut fini. Le ciel s'éclaircit, les étoiles se montrèrent de nouveau et l'étang s'apaisa.

Le pâtre ne pouvait croire que son compagnon était perdu ; il resta là jusqu'au jour, dans l'espoir que l'eau rejetterait le corps sur la rive. Mais il ne vit rien. Fou de colère, il prit une grosse pierre et la lança dans l'eau : celle-ci lui répondit en bouillonnant et en jaillissant sur les rochers, et une tempête de tous les diables éclata sur la montagne.

Le lendemain d'autres pâtres trouvèrent le malheureux étranger mort de froid, sur un névé de l'autre côté de l'étang. Alors le pâtre qui l'avait conduit comprît ce qui était arrivé : son compagnon était tombé à l'eau et, au lieu de nager vers lui, il s'était mis à nager vers le côté opposé. Surpris par l'eau glacée et épuisé, il était tombé sur la neige en atteignant la rive. Le froid avait fait le reste.


Le diable bat sa femme
Une troisième légende, recueillie également auprès de notre grand-mère, nous fait remonter à des époques reculées. Quelque temps après le déluge, le Christ se promenait sur terre pour voir si tout marchait à souhait. Il était accompagné de Saint Pierre. Un mardi du mois d'août ils arrivèrent, bien fatigués, aux abords d'un étang, sur les flancs du Pic de Saint-Barthélémy. Ils s'arrêtèrent un instant pour se reposer et se rafraîchir. Tout à coup ils entendirent de l'autre côté de l'étang, une femme qui poussait des cris. Jésus-Christ s'assit sur un rocher et dit à saint Pierre d'aller voir ce qui se passait là-bas ; celui-ci se mit à courir dans le sentier, et par-delà une grosse roche, il vit le diable et sa femme qui se battaient. Saint Pierre s'approche pour les séparer. Alors les deux antagonistes s'arrêtent, se mettent à jurer et se tournent du côté du nouvel arrivant pour le corriger. Mais saint Pierre saisit son sabre, qui ne le quittait jamais et, de deux revers de main, leur trancha la tête.
- Tu es allé un peu trop vite, lui dit le Christ lorsque son compagnon lui eut conté l'affaire ; il faut aller leur réparer la tête au plus vite. Tous les deux se précipitèrent ; mais ils firent si rapidement leur besogne qu'ils se trompèrent : ils soudèrent la tête du diable sur le corps de la femme, et réciproquement. Et c'est depuis ce temps-là, assure-t-on, que les femmes ont le diable au corps...

Mais le diable, pour se venger, grimpe au sommet du pic Saint-Barthélémy d'où, d'un coup d'épaule, il fait basculer une roche énorme qui vient tomber dans l'étang en faisant jaillir l'eau partout. Alors les nuages s'amoncèlent rapidement au-dessus de la montagne, le tonnerre éclate de toutes parts, éclairs par-ci, éclairs par-là, et pluie, et grêle. Jésus Christ et saint Pierre, épouvantés, eurent juste le temps d'aller se blottir dans une grotte.

Depuis ce jour, le lac s'appelle Etang du Diable, et si quelqu'un veut s'aviser d'y jeter quelque chose ou d'y conduire une barque, un orage terrible éclate au-dessus des monts et fait trembler la terre.




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