jeu 14 décembre 2017
Contes et histoires - La folle des Pyrénées Dans le courant de l'été 1807, des chasseurs de Suc aperçurent, au milieu de rochers inaccessibles, une femme entièrement nue, à la peau halée et à la longue chevelure recouvrant ses épaules et son dos.
Ils essayèrent de l'approcher mais, les ayant vus, elle prit la fuite, bondissant à travers les rocs avec une agilité surprenante. Les chasseurs rentrèrent à Suc et racontèrent l'étrange apparition. En moins d'une heure, tous les habitants étaient avisés que leurs montagnes recelaient un animal extraordinaire, moitié femme, moitié guenon. Pendant la nuit, les plus hardis organisèrent une embuscade, et lorsqu'au point du jour l'étrange créature apparut sans méfiance, ils l'entourèrent et la saisirent malgré ses cris et sa résistance. Il fallut lui lier les mains pour lui mettre sur les épaules un manteau qu'elle parvint à déchirer. Quand elle comprit qu'on allait l'emmener, elle fut prise d'une fureur terrible, toute secouée et poussant des rugissements affreux. Les hommes qui l'entouraient crurent comprendre, malgré ses sanglots, qu'elle parlait français. Persuadés que cette malheureuse n'était pas un animal mais une femme et une compatriote, ils la traînèrent jusqu'au village et la conduisirent au presbytère.
Le curé essaya de l'apaiser, l'aspect de la soutane éveillant sans doute dans son esprit troublé quelque impression lointaine. Elle se calma subitement. Elle versa d'abondantes larmes, et on imagina qu'elle évoquait le souvenir d'un mari disparu. On nota ce bout de phrase " Dieu ! Que dira mon malheureux époux ! "
On lui posa diverses questions. Elle ne répondit à aucune. On lui offrit des aliments, qu'elle refusa. Malgré la pitoyable nudité de son corps décharné, la rugosité de sa peau, le désordre de son abondante chevelure, cette malheureuse, qui était jeune encore, conservait un air de noblesse et de dignité. Sa figure, livide, portait des restes de beauté, et il y avait une certaine hauteur dans les regards quasi dédaigneux envers les paysans groupés autour d'elle.
Au soir tombant, le curé jugea que le plus urgent était de la laisser se reposer. Il aménagea pour elle une chambre, plaça à sa portée des vêtements, du linge, et des aliments. Il la laissa seule, fermant la porte à clef pour éviter toute évasion. Le lendemain à l'aube, il revint la voir. La chambre était vide. La folle s'était enfuie par la fenêtre.
On retrouva sur le sentier qui va vers la montagne les vêtements qu'on avait mis dans la chambre. Les chasseurs et les bergers du pays se lancèrent à sa poursuite. En vain. On la revit de temps en temps sur les crêtes inabordables ou sur les bords de l'étang de l'Hers.

L'automne vint. Il fallut renoncer à tout espoir de la capturer. L'hiver fut rude, la neige tombant en abondance. Tout le monde disait que la folle était morte de faim et de froid. Au printemps suivant, plusieurs hommes se mirent en quête, espérant découvrir quelques vestiges qui les renseigneraient sur le sort de la femme sauvage. Qu'elle ne fut pas leur surprise lorsqu'ils l'aperçurent, toujours nue et aussi alerte, sautant de roches en roches et se roulant dans la neige.
Le bruite se répandit dans la région. Le juge de Paix de Vicdessos se rendit à Suc et mobilisa la Garde Nationale. La sauvagesse fut reprise et conduite cette fois à Vicdessos.
On réussit à lui faire accepter des aliments, mais à toutes les questions, elle gardait un silence obstiné. Quand on lui demanda par quel moyen elle avait échappé aux ours, elle répondit : " les ours sont mes amis, ils me réchauffaient ! "

Sa voix était pure, sans accent étranger. De la façon dont elle s'exprimait, on discerna qu'elle n'appartenait pas à la classe du peuple.
On crut deviner qu'en 1793, fuyant la révolution, elle avait émigré en Espagne avec son mari. Après plusieurs années d'exil, les deux époux s'étaient décidés à regagner leur patrie. Ils se seraient engagés sans guide dans les montagnes, où des brigands les auraient attaqués. Le mari aurait été tué au cours de la lutte et la femme, folle de désespoir et résolue à mourir, se serait égarée dans les parties les plus désertes de la montagne. Cette existence aurait duré au moins deux ans. On la transféra à l'Hospice d'où elle s'évada un mois après. Rattrapée, on l'a ramena à Foix pour l'enfermer à nouveau. Elle y mourût le 29 octobre 1808, emportant dans sa tombe le secret de sa naissance et de sa destinée tragique.

Le presbytère de Suc est resté célèbre par la " folle des Pyrénées " qui s'en échappa par la fenêtre du premier étage.

Rolande Bertrand-Maury




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