ven 23 juin 2017
Contes et histoires - La Mort blanche En ce soir d'hiver 1936, le voile d'un crépuscule sans lune recouvrait de son inquiétante obscurité les trois seigneurs majestueusement drapés de leur manteau blanc.
Depuis les premières lueurs de l'aube, de délicats flocons de neige tombaient sans discontinuer sur les Vallées de Massat, Ercé et Aulus les bains. Ces larmes du ciel, si pures, si hésitantes à effleurer notre sol, noyaient à présent, de leur teint immaculé, l'étang de Lers et ses abords.
Cet Eden froid et silencieux s'offrait au regard contemplatif de Pauline, perchée sur le roc de la montagne.

Elle était là depuis quelques minutes, afin de reprendre son souffle. Elle avait marché plus de deux heures à vive allure, depuis les Bordes de Suc pour rentrer dans sa famille dans la Vallée du Garbet. Elle regrettait son départ tardif car la nuit l'avait rattrapée et bientôt la température allait chuter. La neige d'ordinaire si douce, deviendrait bientôt brûlante et lui infligerait de terribles piqûres. Pauline décida qu'il était temps de traverser le pied du Mont Béas avant que la morsure du froid ne la paralyse et qu'on ne la retrouve glacée telle une plaque de verre. Peut-être même que des renards, des loups, ou des ours dévoreront son corps inanimé avant qu'un berger ne retrouve sa dépouille. Elle descendit de son rocher aux traits féminins, en s'efforçant de chasser ces fugaces mais morbides pensées, puis se remit en route.

Alors que Pauline avançait lentement, dans le drap de plus en plus épais de la jeune neige, en se protégeant le visage du baiser glacial des vents devenus hostiles, elle aperçut sur sa droite un espace de verdure que la neige n'avait pas encore étouffé. Elle décida de s'y rendre, pensant que marcher sur ces mètres d'herbes rendrait sa progression moins pénible et lui ferait sans doute gagner un peu de temps. La nuit était totale maintenant. Pauline s'habituait à l'obscurité, et commençait à distinguer plus clairement ce qui l'entourait. Craignant pourtant de trébucher, elle marchait la tête baissée, scrutant méticuleusement les endroits qu'allaient fouler ses pieds, quand soudain, elle aperçut des empreintes, là où la neige reprenait le pas sur l'herbe. Une peur séculaire monta en elle! Elle n'était pas seule dans ce désert blanc et froid !

Elle se dirigea rapidement vers ces traces qui avaient ravivées une crainte vieille comme le monde et s'agenouilla. Ce qu'elle vit la médusa. Les empreintes laissées dans la neige étaient plus longues et épaisses que la main d'un homme. Il ne pouvait s'agir d'un renard, ni même d'un loup ! Ces empreintes étaient celles d'un ours ! Pauline ne pu s'empêcher de dire "l'ous" à haute voix pour mettre un nom sur la peur qui l'envahissait. Une perle de sueur froide coula le long du dos de Pauline. Ses jambes tremblaient et son coeur battait chaotiquement. Car ses craintes étaient justifiées, l'empreinte était récente et profonde, l'ours devait avoir une taille considérable et son passage datait d'une heure tout au plus. Mais pourquoi était-elle partie si tard des Bordes de Suc ?

L'ours était là, pensa-t-elle. II la guettait et elle ne pouvait le voir venir dans cette terrifiante nuit sans lune.
Elle regarda de plus près les empreintes et se rendit compte que celles ci venaient dans sa direction. Elle en fut soulagée. L'ours devait être derrière elle, peut être qu'ils s'étaient croisés sans se voir ?
Bénie soit cette neige qui devait perturber les sens du prédateur. Elle se remit debout et courut. Elle réalisa qu'elle n'avait plus froid, la peur lui avait fait oublier la fraîcheur de l'air. Elle ne pouvait pourtant s'empêcher de penser à "l'ous" ! Que faisait il ici ?! En hiver ne devrait il pas hiberner au fond d'une caverne ? Pourquoi était il sorti ?

Bientôt, elle saurait pourquoi !

Sa course la rapprochait de l'étang. Elle aperçut un petit périmètre vierge de toute neige et s'y dirigea pour gagner encore quelques minutes sur un terrain où elle ne s'enfoncerait dans une poudre blanche qui n'avait plus rien d'enchanteur. Puis soudain elle s'arrêta ! Son coeur se compressa ! Sa respiration devint douloureuse. Ce qu'elle vit la terrifia, de nouvelles empreintes ! Ses empreintes, l'ours n'était pas loin.
Les traces qu'il avait laissées contournaient l'étang par la gauche, peut-être avait-il senti Pauline, et décidé de revenir sur ses pas.

Pauline leva la tête pour estimer le chemin qu'il restait encore à faire, quand retentit un cri bestial tel qu'elle n'aurait jamais cru en entendre dans sa jeune vie. Pourquoi n'était-elle pas parti plus tôt ? l'ours était là ! derrière ou devant elle ? Elle ne savait pas ! la nuit, le vent, la neige brouillaient ses perceptions. Malgré la peur, elle essayait de rester lucide pour se sauver.
La bête devait bien peser cinq à six fois plus lourd qu'elle. Elle n'avait qu'à se cacher sur l'îlot au milieu de l'étang gelé, l'ours n'oserait pas la suivre. Prête à passer la nuit sans dormir sur l'îlot, en attendant que la bête s'en aille, et ne pouvant réfléchir davantage, elle s'aventura sur la surface gelée. La croûte solide semblait suffisamment épaisse pour supporter son poids. Elle courut comme jamais, poursuivie par son reflet sur le miroir de glace. Elle arriva enfin sur l'îlot, la terre promise! Elle était sauvée!

L'ours ne la suivrait pas ici, elle en était convaincue. Essoufflée et soulagée, elle s'accroupit, puis se mit à rire, pensant à ce qu'elle dirait à ses amis dans les jours à venir. Elle était vivante et le resterait pour raconter son histoire à ses futurs enfants qui la raconteront eux aussi à leurs enfants. Pauline riait de bon coeur sans s'apercevoir que derrière elle, les feuillages étaient anormalement agités. Une branche craqua sans que Pauline n'y prête attention, puis un bruit feutré se fit entendre, suivi d'un autre, enfin elle se retourna, elle ouvrit la bouche pour crier, mais aucun son ne sortit de sa bouche.
Elle était face à sa peur.

Pourquoi était-elle partie si tard ? Pourquoi cette engeance bestiale n'était-elle pas au fond d'une caverne à hiberner ?
Quand Pauline, paralysée par la peur, sentit l'haleine chaude et puante de la bête, elle comprit !
"L'Ous" était affamé !
Elle ferma les yeux, adressa une prière à un Dieu qui ne pouvait pas la sauver et respira une dernière fois l'air pur et glacé de ses montagnes natales.


Rolande Bertrand-Maury - Olivier Péru




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