ven 18 août 2017
Contes et histoires - La légende des sabots de Bethmale Elle est bien cruelle, la légende des sabots de Bethmale. En connaissez-vous une autre qui la passe en férocité amoureuse ?
Moi, pas.


L' amour coule dans les veines comme un rayon de miel, et sa divine caresse fait croire aux hommes que les dieux ont pitié, quelques secondes, de l'enfer de la terre.
Mais parfois, ce rayon d'une vibrante douleur prend l'âcreté du fiel, pour devenir le pire des bourreaux. Dans le coeur humain sommeille un tigre. Aux heures troubles, le pardon n'est plus : le tigre se lève, griffes et dents en bataille, et la gueule du fauve se transforme en cercueil vivant, au service de celui ou de celle dont l'amour d'hier rencontre la haine d'aujourd'hui.
Les Maures avaient conquis la Vallée. Le fils du chef, le plus beau garçon du pays des sables, l'était également pour les filles des vaincus sous le ciel pluvieux des Pyrénées.
E n ce temps-là, les jolies filles de Bethmale s'habillaient comme des papillons. Mais, contrairement à ce que nous montre le présent, elles chaussaient des sabots balourds, petits caissons massifs taillés à coups de hache. Bref, de belles fleurs épanouies mal plantées sur deux anges jumelles. Plus tard après la fuite des Maures, les sabots carrés prirent la forme surprenante et unique au monde qui perdure encore aujourd'hui.
Alors le jeune fils du chef fit peser le rayon noir de ses yeux de velours sur la plus jolie fille du Val. Elle s'appelait Esclarélys : une étoile dans le regard, le teint des lys sur un front de lumière. Elle fût la maîtresse du Maure, sans l'ombre d'un remords, car son fiancé, le pâtre chasseur d'Isards s'était enfui à la montagne, à demi-fou disait les vieux accroupis devant l'âtre, aux heures tristes des veillées.
E sclarélys et Boadbil vivaient heureux. Ils allaient à cheval du lac de Bethmale aux abords de la forteresse Austria, qui résistait à l'averse montante des flèches sarrasines du haut de sa falaise. Au-dessus du torrent étranglé, l'ex-ville de César gardait la plaine avec ses douze tours, et cela enrageait le père de Boadbil. Cependant, un à un disparaissaient les gars du Val de Bethmale. Tout ce qui possédait biceps solides, jarrets en feu, et crânerie dans le regard, désertait la toiture de chaume et sa fumée dolente, parce que les fumées grises des âtres Bethmalais figuraient dans le ciel la respiration des esclaves.
Du haut des monts, Darnert (" dard noir "), le fiancé d'Esclarélys, les yeux plus durs que lingot de métal regardait le vol triste des fumées natales. Le jeune homme chassait, ses flèches noires perçaient la poitrine des ours, trouaient l'Isard d'une pointe sure. Darnert mangeait le coeur des bêtes. La vitesse de l'antilope et la force du fauve se fixeraient ainsi dans les muscles du Behtmalais. Puis, de grotte en grotte, de gouffre en gouffre, il visitait ses frères venus à lui, ses frères aux jarrets de feu, aux poings solides, mâchant entre les dents une fleur de réglisse et un courage farouche. Les bergers vagabonds contemplaient le Val de Bethmale à l'heure des fumées.

En bas, les Maures se moquaient de trois ou quatre vieillards qui prêchaient la résistance avec des gestes et des paroles débiles. En guise de bâton de commandement, ils portaient un sabot au bout d'une gaule. Une fois, importuné par les lamentations d'une barbe blanche, un guerrier s'empara d'un sabot et fracassa la tête du barbu. Une autre fois, saouls de cervoise, les sarrasins pendirent le plus agressif des vieillards par le talon à la pointe d'un peuplier. Ce fût un gamin qui monta pour attacher la corde. Sous le poids du pendu, l'arbre mince pliait à la manière d'un roseau. Il avait l'air de pêcher un paquet de loques. Le vent balançait le martyr. Les Maures le prenant pour cible, le lapidèrent avec des sabots qu'ils firent apporter au pied de l'arbre par les filles du pays. Un demi cercle de sang tachait les herbes. Boadbil et Esclarélys égrenaient leur chapelet d'amour de vallons en vallons. Un soir de lune douce épandue sur le lac, les vieillards de la vallée perçurent des appels sauvages mêlés de cris d'égorgement. L'inquiétude barrait le front du chef Maure : une semaine que son fils n'était pas venu sous la tente paternelle. Darnert déracinait deux jeunes noyers au bord d'un talus. La grosse racine de ces arbres émergeait des mousses, faisant avec le tronc un angle droit. Au seuil de la grotte, le pâtre bafoué coupa, tailla les noyers. De la hache et du couteau, il creusa, polit de longs jours. Quand il jugea son travail terminé, il alluma un grand feu. On eut dit une comète tombée aux flancs des monts.

Or, un matin clair, les cris des pâtres retentirent de cimes en cimes. Le même cri que nous appelons de nos jours le "Hilet". Les bergers descendirent vêtus de peaux de bêtes, un fagot de flèches en bandoulière, la dague au flanc, l'arc et le pieu sur l'épaule. Le soir, tous les Maures du Val de Bethmale étaient morts ou prisonniers. Le lendemain, les pâtres ayant Darnert à leur tête, défilèrent dans l'unique rue du village. A droite et à gauche, les captifs couverts de chaînes formaient un couloir. Les femmes et les enfants jetaient des pétales de roses et des feuilles de laurier. Malgré la victoire et les manifestations de joies, l'épouvante glaçait les cœurs. Sur la place du village, le vieux chef des vaincus était debout contre un poteau, les chevilles et les mains liées. Darnert s'arrêta.

Regarde vieux Boadbil, cria le pâtre seul de tous les combattants Bethmalais. Darnert portait des sabots étranges, en forme de croissant de lune. Ils relevaient une pointe fine aiguë comme un dard si longue qu'elle arrivait aux genoux. Chacune des pointes traversait deux morceaux de chairs, du sang dégoulinait, rubans liquide où le soleil allumait des éclats. D'une flèche, Darnert montra les boules saignantes, celle du sabot droit plus volumineux que celle du sabot gauche. Puis désignant la haute montagne où tournoyaient les corbeaux, Darnert dit au vieux Boadbil : "Là-bas, au seuil de ma grotte, les cadavres de ma fiancée et de ton fils s'en vont lambeaux par lambeaux dans les ventres des bêtes noires. Les becs fouillent les entrailles pécheresses, sauf le coeur trompeur d'Esclarélys et le coeur du jeune Boadbil".
Ayant dit, Darnert fit ranger d'un seul côté toutes les filles du pays en âge de convoler en justes noces, et il passa devant elles le masque dur comme du fer. Plus pâles que des mortes, les jeunes filles regardaient le coeur d'Esclarélys et la pointe aiguê du sabot de Darnert.
Sabots de bethmale


Depuis cet exemple cruel, les gars du Bethmale offre toujours à leur fiancée une paire de sabot. Ils le font de la main gauche.
Les chaussures de bois ont la forme d'un croissant de lune.


Leur extrémité, longue, droite et mince se relève comme un dard et regarde le ciel. Un coeur dessiné avec des clous de cuivre à tête ronde s'étale sur chaque sabot.




Rolande Bertrand-Maury
 




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